Trames de vie ses doutes et ses SI

Robert Lalonde, un auteur contemporain québécois, a écrit: "Le bonheur est comme un papillon : il vole sans jamais regarder en arrière." Et pourtant le bonheur du jour présent ne plonge t-il pas aussi ses racines dans ceux d'hier?

Et vous, ne remontez-vous jamais le fil de votre vie en vous interrogeant sur ces moments clés qui vous ont conduit jusqu'à votre "ici et maintenant"?
On s'imagine que les grands carrefours de la vie sont des rencontres, des rites de passage, des jours en habits blanc, des incidents marquants, et si c'étaient les petits détails qui nous échappent qui aiguillaient tout? Un rendez-vous raté, une parole de trop, un oubli, un soupir, une épine, une goutte de pluie, un verre brisé, un fou rire,  un parfum, une caresse, un pas de danse, une étreinte...
La vie se déploie devant nous comme une toile de tous les possibles avec ses fils de trame, ses fils retors, ses fils invisibles, ses fils conducteurs, ses fils barbelés, ses fils d'or, ses fils de plomb, ses fils de rasoir, ses fils d'idées, ses fils à repriser, ses fils à bâtir, des fils qu'on perd, qu'on emmêle, qu'on débrouille, qu'on dénude ou qu'on tisse. Les chemins sont multiples à vous en donner le vertige et pourtant nous ne pouvons en suivre qu'un à la fois.
Pensez vous que si vous aviez été à l'heure, si vous vous étiez tu, si vous vous étiez souvenu, si vous aviez souri au lieu de soupirer, si vous aviez ignoré la rose, si le soleil avait brillé, si le verre ne s'était pas brisé, si le rire avait été contenu, le parfum perdu, la caresse maladroite, vos orteils écrasés et l'étreinte retenue, vous vivriez le même "ici et maintenant"?
Réalise t-on toujours son destin? Y a t-il une telle chose que le destin?
Je continue de m'interroger sur cette théorie et  revisite le passé car évidemment quand la maternité vient inscrire de nouvelles pages à notre histoire, on en remonte la trame et on s'interroge sur celle qu'on a été, celle qu'on est et sera. On revisite le passé pour comprendre le présent et tenter d'ébaucher le futur. La naissance d'un enfant nous propulse d'un cran sur la lignée générationnelle, on regarde alors ses aînés différemment et on réévalue tout ce qui s'est tapi sous les mots "mère" et "fille". C'est la grande exploration des champs sémantiques et émotionnels. On retourne les étiquettes avant d'avoir à les endosser. La maternité est un voyage intérieur intense et bouleversant.

Les mauvais jours, je me demande comment je peux être une "bonne mère" si je suis une "mauvaise fille".
La  mauvaise:  Celle qui n'a pas éprouvé de peine à l'idée de vivre loin de sa famille mais qui a compris et souffert après coup; celle qui abhorre le téléphone et s'imagine qu'un petit colis bien soigné, deux ou trois phrases joliment tournées et quelques clichés vont suffire à empêcher le lien de s'étioler; celle qui est finalement parvenue à se hisser hors du miasme des querelles intestines pratiquement sans séquelle, pratiquement; celle à qui enfin on ne se confie plus; celle de qui on dit sûrement qu'elle une sacrée chanceuse d'égoïste; celle dont on pense les sentiments et l'affection intéressés; celle qui a trop écouté et ne veut plus entendre; celle qui s'isole et se protège mais se ferme.
Et pourtant, tant aimée: la désirée, celle qu'on a choyé, privilégié; celle qui a grandi comme une fille unique entre cinq frères et deux soeurs; née au bon moment au bon endroit; celle qu'on a éveillé au merveilleux et au beau; celle à qui on racontait des histoires et qu'on a fait voyager; celle à qui étaient réservés les biscuits et la limonade au petit déjeuner; celle qu'on écoutait; la protégée entourée par tant d'amour dévoué.
Lorsque l'enfant parait une partie de notre être s'efface mais rejaillit dans un torrent d'amour qui nous fait parfois perdre pied. Cet amour se dompte. Je me suis mise à le tisser. C'est une oeuvre qui demande beaucoup d'abnégation et de dévouement. La tâche n'est pas si aisée. Les doigts saignent parfois. Il s'agit de tisser les fils sans les s'emmêler, d'appeler des motifs qui se répondent mais ne se confondent pas, la main doit guider sans être trop directive et ne pas oublier que l'oeuvre est collective. Ce que j'y apporte ne sont que des fils conducteurs vers leur bonheur dont eux seuls trouveront vraiment le chemin. Les broderies de demain ont toutes les chances de me surprendre et de dépasser mes simples esquisses.
En attendant, comme toutes les mères avant moi, je veille, éveille et m'émerveille même quand l'orage gronde parfois. Je chatouille le velouté de leur peau, m'abreuve de leurs rires, respire leurs joies. Leur papa, eux et moi, si proches. On s'imagine demeurer à jamais la trame principale de la vie de ces petits pépins là, fruits de nos deux pommes. Et pourtant, l'amour le plus dévoué donne parfois de surprenantes ramifications et le fruit tombe de l'arbre.
Moi même, toute mon enfance couvée, choyée, tant aimée, je m'étonne aujourd'hui d'être devenue si distante. Quinze ans nichée en famille, une année d'envol près des rives du Pacifique, seize autres avec l'être aimé, et de tous, c'est bien lui qui me connaît le mieux (même si connaître n'est pas toujours comprendre) avec mes coins sombres, mes secrets, mes élans et mes humeurs. Pourtant, il ne m'a pas donné la vie, il ne m'a pas montré la voie, il n'a rien eu à sacrifier pour moi (bien que si évidemment que si). Comment puis-je aujourd'hui me sentir plus proche de lui que de ceux qui m'ont donné la vie? Est-ce là ce qu'il adviendra de ces liens aujourd'hui si ténus entre nos enfants et nous?
Comment l'arbre peut faire grandir ses fruits s'il ne soigne pas ses racines?
Suis je une mauvaise fille? Cela me condamne t-il à être mauvaise mère? J'ai cette crainte parfois. Et puis je change de perspective. Je regarde un peu plus profond en moi. Et ils sont toujours là dans les battements de mon coeur, père, mère, frères et sœurs. Mes élans d'aujourd'hui sont portés par les échos des bonheurs d'hier, de ses épreuves aussi. L'aiguille brode, maman crée; l'œil pétille, papa échafaude ses rêves; un frère répare, l'autre invente et raconte; une soeur choie, l'autre danse avec moi, ses yeux tout ronds demandent plus que je n'ai su donner. Bienveillance, enchantement, même les déchirures ont forgé celle que je suis et sont devenues richesses.
Alors peut être bien que je suis une mauvaise fille et je ne serai sûrement pas une mère parfaite, mais je me console en me disant que même si la vie éloigne parfois, on ne quitte jamais vraiment sa famille.
Ce que je sais c'est donc cela:
Aujourd'hui, leur papa, eux et moi, un temps filigrané d'or pour toute une vie
et aussi:
Il faut laisser s'envoler les papillons.
à cela, ne pas oublier d'ajouter le bon sens de Khalil Gibran:
"Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à la Vie.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne sont pas à vous.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées.
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez héberger leurs corps, mais pas leurs âmes.
Car leurs âmes résident dans la maison de demain que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux, mais ne cherchez pas à les faire à votre image.
Car la vie ne marche pas à reculons, ni ne s'attarde avec hier.
Vous êtes les arcs desquels vos enfants sont propulsés, tels des flèches vivantes.
L'Archer vise la cible sur le chemin de l'Infini, et Il vous tend de Sa puissance afin que Ses flèches volent vite et loin.
Que la tension que vous donnez par la main de l'Archer vise la joie.
Car de même qu'Il aime la flèche qui vole, Il aime également l'arc qui est stable."



2 commentaires:

Anonyme a dit…

c'est tout à fait ce que j'ai ressenti au départ de chaque enfant ; je n'ai pas eu besoin de faire " une dernière photo " pour ces oiseaux qui allaient s'envoler et qui s'accroupissaient déjà sur leur brindille pour mieux prendre leur essor avant le premier battement d'ailes pour eux et le dernier à moi ; j'ai mémorisé leurs regards vers l'infini à chaque fois , non pas tourné un instant vers moi , mais attirés vers l'horizon et leurs avenirs incertains ! dur ! dur ! d'être parents au moment de l'ultime séparation . . .

Ms J. a dit…

l'ultime séparation... et des tas d'étapes à franchir pour grandir, eux et nous, avant de la traverser.