Un printemps en Dordogne

C'est dans la Dordogne que se mire toute la beauté du Périgord noir. Noir comme ses coteaux plantés de chênes aux sombres feuillages. Noir comme la truffe et les cèpes. Noir comme la terre fraîchement labourée de ses vallées fertiles où poussent les noix délicieuses.
   Et c'est au bord de cette rivière que nous décidâmes de passer les première  vacances de notre nouvelle équation familiale. Ce séjour fut un plaisir renouvelé pour moi puisque j'y revenais pour la troisième fois. Il tenait davantage du pèlerinage pour le jeune papa qui avait passé tous ses étés sous la toile à l'ombre des feuillages, là dans la verte vallée dominée par Domme, la pittoresque. 
  Poussant fièrement notre poussette double, nous remontions les allées du temps sur la trace de ses souvenirs. Alors que juin nous gratifiait chaque jour d'un peu plus de lumière, en marche vers le grand solstice d'été, le camping hors saison nous offrait un refuge dans la marge du temps. Le long de ses longues allées ombragées où personne n'œuvrait encore à planter le piquet, hisser la toile, caler la caravane et dresser le haut-vent, renaissaient les souvenirs évanescents des étés passés. Se rappelaient alors à nous ces fugaces bonheurs:
  Entendre le camping qui s'éveille et préférer faire le dos rond aux premières heures du jour en s'engonçant davantage au fond du duvet, ou choisir de se joindre aux campeurs matinaux qui se saluent pleins de bonne humeur, la baguette sous le bras. En un zip, se retrouver au grand air et respirer à plein poumons les promesses que portent le jour. Suivre la course du soleil et le laisser nous dicter ses commandements:
S'hydrater : des gourdes bien bombées avec une touche de sirop fruité.
Se rafraîchir : un plongeon dans la piscine ou une échappée en canoë.
Se protéger : La casquette vissée sur la tête, badigeonner, masser, bien appliquer cette crème solaire qui nous accompagne tout l'été et dont le flacon au parfum estival n'a pas son pareil pour nous parler des beaux jours une fois l'hiver revenu.
Se reposer : à l'ombre des noyers, barboter, visiter, rencontrer, goûter, écouter, voir, rêver ... il n'y en a pas assez d'une journée.
  Les joies du camping se conjuguent aussi au pluriel en toute simplicité: le plaisir de se croiser dans les rituels quotidiens, des petites ablutions matinales aux batailles d'eau qui transforment les corvées de vaisselle en grand éclats de rires, Un petit verre trinqué après la pétanque, l'odeur alléchante des grillades qui se font vite conviviales.
           Le soir s'accompagne des stridulations de petites insectes mélomanes invisibles dans les ombres qui s'avancent. En contre-chant, les croassements amoureux des batraciens s'élèvent depuis la Dordogne. A la faveur des ombres grandissantes, les adolescents transis osent se frôler la main. Dans l'air, un parfum de sève, d'écorce et de pierres gorgées de soleil tout le jour durant qui, le crépuscule arrivé, soupirent enfin. La nuit se partage autour de lumières de fortune sous les frôlements satinés du vol des chauves souris. Ah... se coucher à sa guise et n'avoir qu'une fine carapace de toile ou de tôle entre soi et les étoiles, sentir vibrer la nuit et s'y abandonner.

 Ainsi parlaient les souvenirs de camping le long des allées désertées.



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 Un printemps en Dordogne, notre premier à quatre, avec le passé en filigrane.  Riches de souvenirs et comblés par chaque nouveau petit matin. En un lieu, être hier, aujourd'hui et demain. Quand le quotidien se conjugue avec deux bébés, c'est souvent au présent, ce présent qui  à vive allure, roule sur lui même et emporte tout. Il s'accompagne chaque jour de l'impératif: "change nous, nourris nous, endors nous", et "je courre, soigne, cajole, aime, veille, éveille et m'émerveille". Mais certains endroits sont les gardiens du temps et en leur sein nous devenons voyageurs. Dans la marge du présent, on se laisse alors transporter jusqu'à ces jours d'enfance qui ont construit l'adulte que nous sommes devenu. La "fulgurante enfance" en nous à jamais. Plongé dans l'exercice, on se met au futur en imaginant ce que donneront ces petites pousses pleines de promesses, demain, dans un mois, dans un an, dans une vie.
Bercés par le passé, caressant le jour présent, nous inscrivîmes aussi de nouvelles aventures à notre histoire.

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 Enchantés par le souvenir de nos expéditions canoë le long de la belle, c'est en gabarre que nous décidâmes cette fois de nous laisser conter la Dordogne. Depuis la Roque Gageac taillée à flanc de falaise juste au bord de la rivière où elle se mire, nous voilà embarqués alors même que de gros nuages s'amoncèlent au lointain. L'équipage le constate sans y prêter garde et c'est le départ, au fil de l'eau nous nous laissons emporter. Très vite nous croisons une autre gabarre qui rebrousse chemin. Derrière elle: un rideau de pluie qui avance sur nous. Voici venir l'orage sur la Dordogne. Le vent redouble alors et notre gabarier n'ose faire demi tour avant qu'il ne se calme, de peur de chavirer. Comme ça gronde, comme ça tonne... et ma belle mère qui la veille au soir me mettait en garde contre les douches les jours d'orage, nous voilà trempés, de l'eau jusqu'aux chevilles, offerts tout crus au courroux du ciel dans une coquille de noix. Alors que l'angoisse monte, j'entends le gabarier raconter à un autre passager un autre orage essuyé un jour, un orage qui avait fait se lever une sorte de houle sur la rivière Du Unna, l'eau rapide qui coure, grossit et emporte. Je m'en veux de faire courir un tel risque à mes bébés, attachés dans leurs coques ils couleraient comme des pierres si nous venions à chavirer. Je jette des coups d'œil inquiets derrière les frêles ombrelles qui les protègent des éléments déchainés. Ça dort à poings fermés. La veille au soir, au camping, ils ne s'étaient pas réveillés dans leur petit lit parapluie lorsque le sol avait tremblé sous l'impact de la foudre, alors que mon chien Jack et moi même étions dans nos petits souliers. Voilà une page d'angoisse qui fait de grands souvenirs une fois au sec sur la terre ferme.

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 Quand Sarlat bourdonne et murmure
Les rendez vous du printemps furent les mêmes que ceux des étés précédents. Une glace en terrasse à l'ombre du château de Castelnaud ou un samedi matin à Sarlat lorsqu'au miel de la pierre blonde du pays se mêlent les couleurs alléchantes des étals du marché qui coure dans les ruelles pavées de la vieille ville. Tout le quartier bourdonne. Locaux et vacanciers se mêlent, panier sous le bras. On nous reconnait et nous interpelle: "Vous vous êtes remis du périple en Gabare? Les bébés n'ont pas pris froid?" et on se souhaite une agréable fin de vacances loin des orages. Fragrances, bouquets et couleurs retiennent le chaland. Sarlat n'est jamais plus belle que les jours de marché, ou alors, à la nuit tombée peut être, quand les ombres glissent sur la pierre ocre et que la ville se découpe sur un ciel étoilé. Ce matin là, les sens en éveil, la ville nous ravit une fois encore. Coiffées d'un toit de lauze et habillées de lumière, les séculaires demeures qui bordent les rues nous font marcher le nez levé. L'église Sainte Marie se la joue austère derrière ses lourdes portes d'acier noir, mais il faut s'y attarder, la contourner, on la découvre alors espiègle: elle s'est épinglé un coin de ciel bleu sur le revers. Opacité et transparence se répondent. La pittoresque bâtisse étonne. Édifiée au cœur de la vieille ville ocre à la fin du 15eme siècle, elle cessa d'être un lieu de culte en 1794. Tour à tour usine à salpêtre, boulangerie, habitation et bureau de poste, derrière sa porte monumentale, elle abrite à présent, un espace culturel et  le marché couvert. C'est l'histoire cachée des pierres qui murmurent leur mémoire à qui sait écouter.



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 C'est au détour du dédale sinueux  des jardins hauts perchés de Marqueyssac, où tout le jour la belle Dordogne s'était donnée à voir encadrée par la ramure des arbres séculaires, que je fis une rencontre, une rencontre de papier.
       Dans la boutique du domaine où l'achalandage hétéroclite retient le visiteur un peu plus longtemps, entre bougies parfumées, nappes brodées et toupies de buis, j'ai caressé quelques livres, feuilleté, hésité. Je papillonne et butine: un herbier ici, des contes là, et puis la littérature du terroir. Michel Testut. Je me pose sur plusieurs  titres du même auteur, me laisse déjà charmer par tous, et finis par emporter, songeuse et rêveuse, ses "Petits matins. "

      Les prémisses de cette rencontre littéraire s'inscrivent donc sur les pages d'une belle journée en Périgord où il faisait bon promener sa petite poésie intime le long des allées de Marqueyssac. Là bas, si la première partie des jardins n'est que rondeurs et arabesques s'ouvrant sur des points de vue époustouflants, le reste se découvre au cœur de petits sentiers sous un dôme de feuillage dans les sous bois aux senteurs de mousse où de petites merveilles se dévoilent au hasard du regard. Le chapeau rond d'un champignon ici, une cabane perchée là, la surprise écarlate d'une fraise des bois rappelant la robe légère des coquelicots qui dansent au gré de la brise sur les remparts du domaine, tout émerveille.

 Et puis le soir se drape de brume, livres et sentiers sont pour un temps oubliés. Vient la nuit dans ses soieries d'ombres noires et bleues. En son sein, plus rien ne compte que le sommeil de Lynn et Maxime alors âgés de trois mois. Ces petites heures sont les sentinelles de mes nuits pointillées au rythme des tétées. Minuit, un bébé se réveille, pleure, mais bien vite son corps blotti contre le mien forme une parenthèse nourricière de lait, de réconfort et d'amour dans le silence de la nuit. Une fois encore avant l'aurore, et ce sont les dernières heures de sommeil qui se dérobent à moi.  Sans bruit, en catimini, je me glisse alors dans un livre, celui des Petits matins, où je passe deux heures délicieuses. Deux heures volées à la nuit, plus tout à fait hier, pas encore demain, avant que ne vienne un autre petit matin, et doucement se réveillent et s'animent les souvenirs engourdis.  La lecture efface le temps présent, je me fais transparence et ne garde de moi même que le calque de mes expériences, posé sur les mots de l'auteur qui en sublime les émotions. Le livre s'ouvre comme un miroir et troublée, j'y lis en abîme des souvenirs passés.
L'aube arrivée, le livre est terminé.
Un œil dehors.
Le petit jour retire ses voiles de brume laissés par la nuit et se pare d'or.
A pas feutrés je m'habille à la hâte et pars goûter la fraîcheur d'un nouveau matin plein de promesses.
Au dessus de ma tête j'entends le souffle chaud d'un dragon. Dans ce haut lieu du moyen âge on se prend à rêver. Une montgolfière salue le jour. Si j'étais à son bord je pourrais contempler les premiers rayons du soleil lisser du doigt la belle Dordogne en un large ruban ocre que je verrais courir entre les collines capitonnées du velours vert sombre des forêts de chênes. Sur la terre ferme je m'émerveille de voir ces premiers rayons œuvrer pour habiller le jour qui se lève en transformant les gouttes de rosée encore perchées sur les hautes herbes en perles de lumière.
 Ces matins là sont éternels, ils ne se planifient pas, ils nous surprennent toujours et se boivent dans l'instant. Ils nous font vivre au présent.

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La ville qui tutoyait les étoiles
 Après Marqueyssac, les Milandes et Castelnaud nous allâmes encore prendre un peu de hauteur à Domme. Cette  bastide  domine la vallée où se trouve notre camping. A ses pieds serpentent les eaux vives de la rivière. La nuit, quand s'allument ses lumières, elle apparait au dessus de la vallée, comme suspendue au ciel par des fils invisibles. Le fort tutoye alors les étoiles.
  Le charme opère toujours à Domme, une autre de ces villes escarpées de Dordogne aux couleurs ambrées qui nous plaisent tant. A croire qu'au fil des siècles, ces vieilles pierres se seraient gorgées de soleil à en devenir miel.Un enchevêtrement de petites rues pittoresques.
Un carrousel de lumière niché dans l'écrin vert de la place qui domine la vallée.
Cette vue magnifique qui plonge sur les environs.
Un rosier  florissant et grimpant qui vous enivre de ses parfums après la pluie au détour d'une ruelle.

A l'image de la Dordogne,
Domme surprend.
Domme enchante.
Domme ravit.
(juin 2008)

4 commentaires:

Anonyme a dit…

il y aura bientôt 32 ans que j'ai découvert la région et cette rivière qui respire et soupire selon son humeur , qui gronde aussi parfois quand une crue la tient ,et j'en suis tombée "amoureuse" au point de vouloir y faire jeter mes cendres un jour par un petit matin au bord de l'aube , au détour d'un méandre , dans son intimité elle saura m'accueillir dans ses flots bondissants et son coeur m'accueillera avec douceur et j'y serais si bien comme lovée dans la douceur de son âme , de sa vie , dans sa possession ...c'est une idée fixe qui est restée ancrée depuis et j'en suis si heureuse ? comme si un futur paradis ou une renaissance m'était promis !

Ms J. a dit…

Émue par vos mots.

si on en retourne à la source, sans vous je n'aurais jamais découvert ce joli coin de terre en fait!

Lilou a dit…

nan mais attends, tu as crée des albums photos de toutes vos vacances en te servant des billets de ton blog ??? quel travail !! mais quelle excellente idée !!! moi j'ai TELLEMENT de retard !! est ce le gros projet photo dont on parlait l'été... d'il y a plsu d'un an ? (!!!)

Ms J. a dit…

Ce n'est pas tout à fait ça. J'ai en effet combiné photos (pas toutes, ni de partout) et écrits passés en un petit quelque chose avec une ligne narrative, auto édité il y a un peu plus d'un an. En fait c'est parti d'une lecture, un livre de Michel Testut. J'ai voulu lui écrire pour partager mon ressenti à ses mots en y faisant rimer mes traces de Dordogne et puis ça a pris de l'épaisseur. Je lui ai envoyé et offert à quelques proches. L'auteur en question m'a même appelé un soir de décembre avant Noël. Pour les autres, la réception des textes a eu des effets mitigés. J'ai toujours voulu retravailler le tout et lui donner une autre forme encore, mais à 3 semaines et demi de ma reprise je vais devoir me rendre à la réalité, ça reste parmi les nombreux items de ma to-do liste. Pour ce qui est des photos des enfants, tu te souviens peut être je voulais sortir une version papier par le net à chaque anniversaire, le 3ème approche et je ne l'ai toujours pas fait. Probablement vaut il mieux avoir trop de projets que de se trouver désœuvré et devoir tuer le temps à petit feu, non?