Coin de toile tissé de mots

Entre les mains du temps mes souvenirs sont des grains de sable qui ne sauraient être retenus. Je les confie au mots, gardiens de la mémoire, et je les lance au vent. Je les libère au hasard du réseau où clignotent mille écrans. Je consigne et libère, je partage, j'écoute et interroge. Je blogge. Mon coin de toile porte le nom d'un papillon. J'y pianote mes plus belles envolées de bonheur et y épingle les occasionnels petits froissements d'ailes.

D'aucuns diront que j'asservis mon temps au clavier pour le grand vide du virtuel. Ceux qui abordent les blogs à rebrousse poil trouvent qu'ils sont le fruits d'un simple effet de mode. Ils leur reprochent d'être chronophages et de briser le contact avec le réel tout en donnant une fausse image de qui s'y cache. Pour eux, un blog ne révèle rien de plus sur la personne qui pianote pour qui la connaît déjà. Les coins de toile intimes seraient des cris d'appel à un besoin de reconnaissance illusoire symptomatique d'un problème d'ego qui pousse à vouloir  faire d'une personne tout un monde alors que nous ne sommes que des maillons. Ceux là revendiquent que les contacts humains sont à privilégier par rapport aux échanges par claviers interposés et que le bonheur se cueille dans le présent, pas sur un écran.

Dans une certaine mesure, je suis prête à concéder nombre de ces points.

Maillons nous sommes et la blogosphère le reflète parfaitement. Chaque coin de toile en répertorie des dizaines d'autres par affinités et s'inscrit ainsi dans une longue chaîne dont il n'est qu'un maillon. A en suivre le fil, on fait de belles rencontres. Et puis, ne peut-il pas avoir tout un monde dans un maillon?
Loin de me détacher du réel, mon coin de toile m'y pousse car c'est en ouvrant tout mon être au monde qui m'entoure que je le nourris: regarder, écouter, goûter, faire, sentir... Il est l'écho de moments présents pleinement savourés. Il me semble que ce blog est davantage une prise sur le monde que sur moi même, ou plutôt il est la prise de moi même sur le monde.
 J'ai toujours aimé consigner toutes ces petites choses qui me touchent quelque part, attraper mes mots au vol, écrire, copier, découper, coller, dessiner, dans des lettres ou des carnets. Le faire aujourd'hui aussi sur mon écran n'est qu'un prolongement de cet élan et non une aliénation à un effet de mode.
Ce coin de toile c'est mon petit laboratoire de prose. Si la plupart du temps je me saisis des mots à la volée, impatiente et pressée, je prends quelquefois le temps de les épingler soigneusement pour les faire chanter entre eux et résonner dans d'autres cœurs. Si je ne me savais pas lue je n'y mettrais pas autant de soin.  Blogger n'est pas Ecrire, mais si parfois j'Ecris c'est parce que je blogge aussi.
    Lorsque j'ai commencé à lui donner forme je le concevais davantage comme une ancre qui m'aurait empêchée de dériver loin de la famille et des amis, surtout avec la perspective de déménager très loin et de voir peut être bourgeonner la famille sans eux auprès de nous. Ce blog aurait été un lieu ou se seraient combinés l'expression de mes goûts, le reflet de mes jours et les photos de mon quotidien. Ma fenêtre ouverte pour eux. Erreur je pense, et grave faute chez moi car j'aurais dû diriger mon énergie à entretenir mes liens au quotidien en face à face, tant qu'il n'y avait que ces dizaines ou cette petite centaine de kilomètres entre nous. Mon petit bout de toile virtuelle a donc pris un autre chemin et à quelques exceptions reçoit surtout  la visite de claviers inconnus ou presque. Et c'est un grand plaisir inattendu. Pas simplement le plaisir de susciter ce petit intérêt pour ma personne et nourrir mon ego, mais plaisir d'y découvrir l'autre aussi et de suivre de nouveaux maillons. Alors au fil des mois, des années, j'ai laissé la fenêtre ouverte et libéré mes papillons et ils en ont pris des chemins depuis ce jour. Des chemins inattendus, d'autres longuement rêvés, des chemins de rencontre aussi, de retrouvailles parfois. Ils ont pris plaisir à se poser le temps de quelques introspections. Ils sont devenus porteurs de la mémoire du temps qui passe, des lectures et découvertes, des merveilleux petits riens du quotidien.

C'est bien connu, l'internaute papillonne, comme l'insecte qui vole de fleur en fleur sans jamais s'y poser bien longtemps, il butine, se pose ici et là, glane ce qui le touche et puis repart. "Minute Papillon" c'est par cette expression que la bannière épinglée sur mon coin de toile interpelle le lecteur qui s'y aventure et l'invite de se poser un instant, le temps d'une chanson, d'une photo, d'une prise de nouvelles, d'un partage. Partage, mais échange aussi, car cette expression proche de l'interjection est souvent utilisée pour amorcer la confrontation d'idées contraires.
"Papillon, ce billet doux plié cherche une adresse de fleur." Jules Renard
Le papillon c'est aussi le petit mot sur un bout de papier plié en deux. Le message griffonné, la petite attention qu'on glisse à l'autre. Chaque jour ou presque, je m'octroie une minute pour épingler mon petit billet à la toile. Dans la vraie vie aussi je porte le nom d'un papillon. Si on peut faire d'un maillon tout un monde, il existe aussi bien des mondes dans un mot.
 La fascination qu'exerce sur moi le monde trop méconnu des insectes et en particulier celui de ces lépidoptères a aussi compté dans le choix du libellé de l'adresse où virevoltent mes billets.

Derrière l'insecte il y a aussi le symbole. Chez les Amérindiens le papillon incarne la métamorphose, le changement. Il nous apprend à accepter les transformations inévitables au cours d'une vie et surtout nous invite à nourrir des projets, à tisser des rêves et les voir s'envoler ou se réaliser ou peut-être bien les deux à la fois. Si on suit les étapes de la nymphose, la première est celle de l'oeuf qui correspond à la naissance de l'idée. La larve est le début du mouvement et incarne la transformation de l'idée en projet. La chrysalide est un temps de maturation nécessaire pour amener le projet à soi, le tisser et le relier à notre personne. L'éclosion est la réalisation de la transformation souhaitée. Alors que le projet se réalise, le rêve s'envole avec lui. La force du papillon en tant que symbole nous aide à mettre de l'ordre dans nos pensées pour avancer consciemment et accueillir les changements, tous les changements, ceux qu'on ne peut éviter et ceux qu'on choisit d'inviter, et chez nous il y en a eu beaucoup ces dernières années. Tous ont fait éclore leur part de bonheur.


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Suite de mes pensées en un article rédigé sur mon premier coin de toile  lemardi 14 juillet 2009

La toile des vampires selon Robin Hobb

"Blog.  Blog.  Blog.  Blog.  Say it aloud.  Doesn't it sound like the slow drip of creative blood onto the uncaring Internet?" Robin Hobb
De tous les livres qui m'ont transportée, c'est, je pense, avec Robin Hobb que j'ai fait les plus beaux voyages.
J'ai hier lu son avis au sujet de la toile virtuelle et des billets que nombre d'entre nous y épinglent.
C'était une mise en garde contre un monstre assoiffé de temps.
A l'heure où l'été rappelle les butineurs aux petits plaisirs de la "vraie vie" et les éloigne de la toile  m'y laissant seule ou presque, et alors que mon Papillon y pose un regard empreint de désapprobation, je confesse avoir eu quelques frissons.
Pour les anglicistes en voici quelques passages où elle s'adresse à une amie qui débute sa carrière d'écrivain et a décidé de tenir un blog. (l'article complet est ici: cliquez)
"It is the writing that makes the idle stupidity of the day something of worth, for has it not been written down, have not readers shared it and responded to it? Have you not been recognized, flattered and preened for today’s bon mot? Is not that what the writer lives for? [...]
Ah, my writer friend. It is harsh but it must be said. Compared to the studied seduction of the novel, blogging is literary pole dancing. Anyone can stand naked in the window of the public’s eye, anyone can twitch and writhe and emote over the package that was not delivered, the dinner that burned, the friend who forgot your birthday. That is not fiction. That is life, and we all have one. Blogging condemns us to live everyone else’s tedious day as well as our own. [...]
You and I, we are meant to write and edit and write again. We are meant to agonize over a verb, to dig in the day’s discarded fragments to recover that one phrase worth saving, and to put all those days of writing into one coherent whole, which, graced with covers, will reside on a bookshelf, not for moments but for years. We are meant to write stories in which events have meaning and lives make sense, to make up for the nonsense and drudgery of reality.
Oh, my dearest writer friend.  Be strong. Resist the siren call.
Don’t blog.  Write."
Mes mots seraient-ils donc ici piégés et vains? Mon temps vidé de son sens? Ma créativité gaspillée?
Les jours cyniques je répondrais sans sourciller que c'est bien là la condition humaine, non?
Mais peut-être faut-il d'abord reconnaitre ce blog pour ce qu'il est, une fenêtre ouverte sur nos jours qui permet à la famille et aux amis, même s'ils restent discrets, de voir nos deux pépins de pomme grandir au loin.  Un coin de mémoire pour plus tard. Un lieu où je partage et garde la trace des bonheurs fugitifs: un paysage, une saveur, une histoire, un sourire, tout le merveilleux de ce qu'elle appelle plus haut l'ennuyeux quotidien. C'est un petit refuge où je soigne mes petits froissements d'ailes aussi. Un carrefour de  rencontre et d'échange souvent. Et surtout mon petit laboratoire de prose. Si la plupart du temps je me saisis des mots à la volée,  impatiente et pressée, je prends quelquefois le temps de les épingler soigneusement pour les faire chanter entre eux et résonner dans d'autres cœurs. Si je ne me savais pas lue je n'y mettrais pas autant de soin. Je garde ces billets là en référence. Ils nourrissent d'autres projets. Alors oui, blogger c'est aussi écrire parfois. Depuis peu, j'écris également dans un coin plus sombre de mon disque dur, car toutes les pensées ne sauraient souffrir d'être mises en lumière , en tous cas pas ici, et par l'écriture j'avais besoin de m'y plonger pour mieux m'en distancer surement. Des fils se tissent encore et en silence lorsque tout dort, je travaille à broder un projet plus grand  que tout ça et complote l'auto-édition, juste pour le plaisir un jour de feuilleter mes petits billets.
Aujourd'hui sans aucun doute j'affirme que si j'écris parfois c'est bien parce que je blogge aussi.
Et vous?

6 commentaires:

Anonyme a dit…

est-ce-que tu bloggerais autant si tu avais plus d'échanges rapprochés ou plus directs ou si tu veux plus de contacts charnels et affectifs avec tes proches ? mon avis perso est que non ; je me trompe ? il y a des personnes qui ont besoin de beaucoup de contacts ou d'échanges pour se sentir bien dans leur corps et leur personnalité ? non ?

Anonyme a dit…

bientôt 2 mois ...tu n'as rien dit encore ...

Anonyme a dit…

je pense que c'est de plus en plus la réalité ; si tu avais plus de famille autour de ton lieu de vie actuel tu ressentirais moins fort le besoin de te raconter ; tu as la sensation d'isolement et tu n'as pas le soutien d'une épaule familiale pour t'épancher ...MC.

Ms J. a dit…

Je n'en suis pas sûre, vos lignes cependant tombent à un moment où ce que vous dites se confirme. Cet isolement est peut être le fruit de mon oeuvre aussi, ma façon de me la jouer solo et/ou de me laisser dépasser par le temps. Quoique les liens ça se tisse à plusieurs mains...
Pourquoi je n'en suis pas sûre, parce qu'on ne se raconte pas à ses proches comme on se raconte à soi. Il y a des choses que j'écris ici que je ne saurais dire à voix haute, l'oralité ne s'y prêterait pas. Je me raconte ici sans viser une oreille en particulier mais en me sachant lue. De fait, Il y a beaucoup de choses qui restent tues.
J'ai toujours écrit. J'avais des petits carnets intimes ou des échanges épistolaires avec des amies proches à qui j'écrivais comme si j'écrivais à moi même.
Je pense que je continuerais à le faire même si le tissu familial était tissé serré.

Anonyme a dit…

je suis ravie d'avoir eu une réponse ; je n'ai jamais eu une épaule familiale pour épancher mon trop plein de sentiments et pour cause ; pas de papa présent , une maman trop accaparée par son travail et qui n'avait pas le temps de m'écouter , un frère de 12 ans mon aîné et qui était marié quand j'avais 11 ans , habitait en charente maritime avec 5 enfants qui se suivent ... c'est peut-être (sûrement) pour cela que j'ai le caractère difficile et qui paraît insensible aux yeux de beaucoup ; et qu'ils se trompent énormément ..mais peut-être ne s'en rendront-ils jamais compte ... MC.

Anonyme a dit…

j'ai oublié de dire que j'ai tenu un journal qui m'a beaucoup aidée depuis l'année 1961jusqu'au jour de mon mariage ; mon mari ayant voulu le lire à tous prix ensuite je ne l'ai plus jamais repris me sentant "trahie" dans mon intimité et j'en ai beaucoup souffert depuis ce n'est pas fini ! MC.